Mehdi Karoubi : En Iran le pouvoir a trahi le peuple et la révolution

Eviter un nouveau bain de sang. Devant les pressions et les mises en garde du gouvernement iranien, les chefs du « mouvement vert » de protestation, né à la suite de l'élection contestée, le 12 juin 2009, du président Mahmoud Ahmadinejad, ont annulé leur appel à manifester pour l'anniversaire du scrutin présidentiel, samedi 12 juin. La veille, l'une des figures de; l'opposition, l'ex-président du Parlement et candidat malheureux à la présidentielle, Mehdi Karoubi, a accepté de répondre à quelques questions du Monde, transmises à Téhéran. Ce religieux réformateur, qui s'est signalé par sa ténacité et sa courageuse dénonciation des tortures et des viols de manifestants en prison, explique la vivacité du mouvement, mais ses difficultés à s'exprimer, face à une répression soutenue qui a transformé le pays en Etat policier.

 

Quel bilan faites-vous de l'année écoutée?

Avant l’élection présidentielle de 2009 et durant la campagne électorale, il y avait eu une ambiance vraiment exceptionnelle en Iran. Il y avait des débats Ouverts entre les candidats, y compris à la 'télévision publique. Les Iraniens étaient tous très motivés, car, pour la première fois, ils pensaient qu'il y aurait une élection propre et sans manipulation.

Et puis, hélas, le pouvoir a pris ce risque énorme d'organiser une fraude d'une ampleur jamais atteinte. C'est de ce constat qu'est né un mouvement contestataire très vaste. Ensuite le pouvoir a fait une deuxième erreur, au lieu d'écouter le message de protestation du peuple, il a utilisé les moyens les plus sanglants et les plus répressifs contre lui. C'est l'Iran et les Iraniens qui ont payé cher ces erreurs : il y a eu beaucoup de victimes, de blessés, de dommages. Beaucoup aussi de militants politiques et de simples enfants de ce pays qui ont été arrêtés, traduits devant des tribunaux dans un simulacre de procès, et condamnés.

Dans cette affaire, c'est la Constitution, le code de procédure pénale et l'ensemble de nos lois qui ont été, violés par les paramilitaires et les services de renseignements. Mais nous savons bien que le combat pour nos droits fondamentaux nécessite de lourds sacrifices, c'est pourquoi, malgré tout, le pouvoir n'a pas réussi à totalement anéantir le mouvement de contestation.  

 

Le  gouvernement  est-il  crédible?

Je dois dire que ce gouvernement, élu de la façon que l'on sait, n'est pas en mesure d'être au service du peuple pour trois raisons. D'abord il n'a aucune légitimité populaire. Ensuite, il ne tient son pouvoir que des militaires, ce qui l'oblige à leur donner satisfaction en permanence, y compris dans les programmes de privatisation du secteur public par exemple, où ce sont les militaires qui remportent les marchés. Enfin, le souci principal du gouvernement étant d'étouffer toute protestation et non de servir les intérêts du peuple, il doit concentrer et consacrer tous ses moyens sur ce seul but : maintenir l'ordre. Personnellement, je savais que notre objectif serait difficile à atteindre et je m'attendais à cette réaction du pouvoir, car depuis des décennies les dérives par rapport à la voie tracée par l'Imam [Khomeiny], la révolution et la Constitution, se sont sans cesse multipliées. Mais je suis prêt à tout endurer pour continuer la lutte.

 

 

Qu'en est-il du « mouvement vert » face à la répression ?

C'est un mouvement qui a commencé comme un élan de protestation dans le cadre  de la Constitution. Un mouvement qui veut des réformes et réunit de nombreux groupes populaires et diverses tendances de pensée politique. Toutes  ses composantes ont un point commun : la volonté de restaurer les droits fondamentaux des iraniens d’une manière pacifique. Mais il est vrai que la répression actuelle, qui s’apparente à une atmosphère de terreur policière, empêche désormais les gens de revendiquer dans la rue. Pourtant, le mouvement continue. Et, pour la première fois, en son sein, des intellectuels, des politiques, des jeunés, s'intéressent aux minorités pour protéger aussi leurs droits. Qu'une telle solidarité existe au niveau des minorités ne s’était jamais produit. Cela explique aussi pourquoi le mouvement s'élargit et étend de plus en plus son influence à toute la société.

Cela, le pouvoir l'a constaté et il en a peur. C'est ce qui explique qu'en un an, en violation de l'article 27 de la Constitution, on nous refuse toute occasion de manifester. Le moindre rassemblement spontané est réprimé d'une manière très forte par les forces antiémeutes. Ainsi pour la première fois en vingt ans, les fidèles n'ont pu se retrouver à Jamaran, où Khomeiny avait l'habitude de nous réunir. De même pour l'anniversaire de la mort de son grand-père, Hassan Khomeiny, lors d'une manifestation officielle, n'a pu s'exprimer. Il en a été empêché!

Alors, dans pareil contexte, nous sommes bien obligés d'utiliser d'autres moyens pour garder le contact, passer nos messages. Le seul qui nous reste c'est l'Internet. Ce qui fait que, même dans des petites villes reculées, Internet est devenu étonnamment très utilisé.

 

Vous aviez demandé à manifester le 12 juin...

Oui et nous avons attendu la réponse... J'ai même suggéré au pouvoir de faire manifester ses partisans dans les bons quartiers de Téhéran et de nous permettre de rassembler les nôtres dans les quartiers déshérités, pour voir qui aurait la meilleure mobilisation populaire. Là-dessus non plus, je n'ai pas eu de réponse…

 

Comment sortir de cette crise ?

Nous l'avons dit à plusieurs reprises, il faut libérer vile et sans condition tous les prisonniers politiques, rétablir la liberté de la presse, reconnaître les droits des partis politiques et supprimer le contrôle du conseil des gardiens sur les élections. Mais, à ce jour, nos propositions n'ont jamais été entendues. Alors moi qui ai passé 50 ans dans la lutte politique, je l'affirme, il n'y aura pas d'issue tant qu'il n'y aura pas d'élections libres, et non des « sélections » organisées, à tous les niveaux : que ce soit à l'assemblée des Gardiens qui désigne le Guide suprême, au scrutin présidentiel, ou aux élections législatives. Ce qui se passe Iran est une véritable trahison à l'égard du peuple et des idéaux de la révolution. Alors j'espère que ce pouvoir changera et respectera ses engagements envers la Constitution et la volonté populaire. C'est seulement en faisant cela qu'il retrouvera la légitimité qui lui permettra aussi de défendre le pays sur la scène internationale.

 

Propos recueillis par Marie-Claude Decamps avec Seraj Mirdamadi

LE MONDE LUNDI 14 JUIN 2010 PAGE 6